"Plus ça va, plus c'est méchant"

Les années 70. Rouler le nez au vent, sur sa « meule », en se racontant des scénarios de bande dessinée. Au bout de la route torturée, il deviendra Cromwell, dessinateur, contre l'avis du père. L'artiste baigne d'ombres une forêt où il a suivi Fenimore Cooper, et où le conduira bientôt l'irrésistible Jack London.

Il est doux comme un arbre. Ombrageux aussi. Il s'enracine, depuis deux ans, à portée d'arquebuse d'un petit port breton qu'il regarde comme un ami. Doëlan, à Clohars-Carnoët (29) : « C'est génial ici ! ». Il est doux et pourtant, son parcours est fait de fulgurances. Comme le trait gras qui traverse ses oeuvres, ses tableaux et ses bandes dessinées, nourris de l'ombre qui dissimule les yeux plissés sous la casquette. Un jour, Cromwell conseille une éditrice sur la collection Nostambule qui porte sur les planches de BD de grands romans (« Moby Dick », « Au coeur des ténèbres », « Le cheval d'orgueil », etc.). Il parle technique, graphisme, maquette. Au détour d'une phrase, est évoqué « Le dernier des Mohicans » qui doit être fait par... « Ça, c'est moi qui le ferai ! », coupe Cromwell.

« À 14 ans, je savais »

« Le dernier des Mohicans », signé Cromwell, sorti en 2010, est devenu un monument. Un roman d'aventures dont il a fait un « roman noir ». Venu de loin. « Ça m'a renvoyé à l'enfance, à la lecture. Une barque que je prenais, une cabane, l'odeur du bois et des feuilles, la peur ». Le dernier des Mohicans, c'est lui. Porté par le vent chargé et odorant des souvenirs de gamin. Avec le Mohican, la traque ne s'est pas arrêtée. Le pas de ses héros a pris de l'amplitude. Les doubles pages n'y suffisent pas. Le dessin. Tout petit. « J'ai toujours dessiné. Mais chez moi, ça n'était pas bien vu. Même lire de la BD. J'allais au grenier ». Une famille de militaires avec, pour le petit Didier, la voie tracée : l'enfant de troupe deviendra officier. Mais « à 14 ans, je savais que je ne vivrais que pour le dessin ». C'est Coëtquidan (56), puis l'Allemagne où son père est affecté et où son imaginaire rencontre les hivers magiques. « Je n'ai jamais rien vu de pareil, des dizaines de luges sur la neige ». Le retour en France : « C'est un choc. J'ai commencé à me fermer ». Toujours en cachette du papa, il découvre Astérix, « le beau trait d'Uderzo, une école de la rigueur. Je copiais les dessins. On fait tous ça gamin ». Difficile, aujourd'hui, de deviner Astérix sous les traits d'Anita Bomba. En revanche, la potion magique est bien là et nourrit des personnages pour le moins irrévérencieux.

« J'ai saboté »

« Quand j'avais 12 ans, mon père a voulu me décourager du dessin. Il m'a obligé pendant des mois à ne dessiner que des arbres et des chevaux, ce qu'il y a de plus dur ». Le ton est redoutable : « Il n'a pas de talent », assène le paternel. Le petit Didier s'obstine : « Je suis devenu plutôt bon en arbres et en chevaux. À 14 ans, je ne savais faire qu'une chose, de la bande dessinée ». Mais une des leçons du père s'imprime, détournée. « Si tu veux gagner un combat, il faut contourner l'ennemi, me disait-il. C'est ce que j'ai fait... Avec lui ». Les années 70, le bac chez les Jésuites, le nez au vent : « Il y avait 40 km que je faisais à cyclomoteur pour aller au lycée. En roulant, je me racontais des scénarios de bande dessinée ». Puis arrivent les tests pour Saint-Cyr (56). « J'ai saboté les concours ». Ce sera les paras « pour un certain temps, comme on dit chez les militaires ». Il y perdra donc quelques années. « Moi, je trouvais que je gagnais du temps ». Vers la liberté ?

« Ça a été l'explosion »

Son retour lui réserve une nouvelle secousse. Le père est à la gare. Il a battu en retraite, devant la volonté du fils. Il l'a inscrit aux Gobelins, prestigieuse école de dessin parisienne. Didier en ressort pour prendre pied dans la pub, le graphisme. Il est embauché à France Animation. Il y dessine les personnages d'une série devenue culte : « Les mondes engloutis ». La BD reste un rêve. Il approche le magazine Pilote. Avec son ami Riff Reb's « une rencontre importante. On écoutait la même musique, le sixties garage ». Un travail à quatre mains démarre. Ce sera « Le bal de la sueur ». Quand il voit les premières planches, l'éditeur, qui avait prévu 1.000 exemplaires en noir leur annonce « 12.000, et en couleur ! ». Coup de maître et coup de tonnerre à Angoulême où l'album, qui sera rapidement épuisé, obtient, en 1986, le Prix de la presse. « Ça a été l'explosion. J'ai jamais compris. On s'est retrouvés devant un mur pour les dédicaces ». Les portes s'ouvrent. Glénat édite un « Bal de la sueur 2 », (le numéro 3 attendra 15 ans). Suivront les « Minettos Desperados », « Anita Bomba », nouvelle aventure fulgurante, écrite en une semaine, en 1993. Puis viennent des histoires sombres d'éditeurs, des coups de gueule, quelques années « de galères »...

« Ils se détestent à mort »

Avec « Le dernier des Mohicans », Cromwell sort enfin du bois. Armé. Une centaine de tableaux ont accompagné la BD. Exposés, vendus. Il rachète les droits de ses premières productions, réédite (éditions Weekend on Mars). C'est ce qui lui permet aujourd'hui de planquer ses planches en Sud-Finistère. De poursuivre les aventures d'Anita Bomba et son robot sous forme de comix (numéro 2 sorti en mai, numéro 3, l'été prochain). Enfin, Cromwell étale un énorme cahier de dessins sur la table de son atelier. Encore une rencontre évidente. « On le verra en 2018. C'est basé sur une nouvelle de Jack London : " Bâtard ". Un homme et son chien dans le Grand Nord. Ils se détestent à mort ». Et ça finira mal. Cromwell en rit déjà. « C'est vrai, plus ça va, plus c'est méchant ». Un dernier trait, quand il lâche les pinceaux, Cromwell joue du rock, avec un groupe de rock, Assez ! C'est fulgurant, bien sûr.


© Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/bretagne/cromwell-plus-ca-va-plus-c-est-mechant-01-11-2016-11275949.php#P3bKK3lYHUEE1oJD.99